Si l’approvisionnement alimentaire a été et continue d’être assuré en France pendant la crise sanitaire, c’est parce que le système français est robuste, en dépit des critiques. Cependant, le débat est ouvert sur les conditions nécessaires pour assurer la solidité du système alimentaire dans la durée, ainsi que sa résilience à de futures crises.

Des enseignements sont à tirer de la crise pour une assurer demain une souveraineté alimentaire plus durableDes enseignements sont à tirer de la crise pour assurer demain une souveraineté alimentaire plus durable. (©Agreenium)

La crise du covid-19 a permis de remettre les questions alimentaires au centre des préoccupations, et de se rendre compte que malgré les critiques dont le système agricole français fait régulièrement l’objet, les agriculteurs ont assuré leur mission. Pour Sébastien Abis, directeur du club Déméter, intervenant lors d’un webinaire le 20 mai, « c’est le mérite des agriculteurs d’être capables d’absorber en permanence une cascade de chocs (tels que les variations sur les prix, sur la météo, ou plus systémique comme lors de la pandémie de coronavirus). Pourquoi la sécurité alimentaire a fonctionné en France ? Parce qu’en temps ordinaire, elle est au rendez-vous et que les mondes agricoles sont performants », estime le chercheur.

« Ne pas désarmer sur l’agriculture »

Filant la même métaphore guerrière que le chef de l’État, il ajoute par ailleurs qu’« il ne faut pas désarmer sur l’alimentation », car « c’est sur la durée que l’on construit des dispositifs robustes. » Si le président de la République semble défendre cette idée, l’accompagnement politique devra être concret, comme le rappelle Jean-François Loiseau, président de la coopérative Axéréal :  « le rôle de l’État est de mettre notre chaîne agricole et alimentaire dans un écosystème de valeur, d’innovation, de performance, de compétitivité et de rentabilité, ce sont des mots qui font parfois peur, mais c’est à ce prix que nous aurons de la durabilité et de l’emploi. »

Le rôle de l’État est en effet central dans la notion de souveraineté alimentaire. « Ce débat peut être instrumentalisé, mais il renvoie toujours à la capacité d’un État à organiser pour sa population une maîtrise de ce qui se passe, sur les secteurs stratégiques, considérés comme essentiels à la capacité d’un pays d’être en sécurité collective et individuelle », souligne Sébastien Abis.

En revanche, la crise a soulevé des questions importantes, aggravant certaines fractures socioéconomiques, territoriales... Si l’engouement pour les circuits courts a été manifeste, il ne faudrait pas qu’il y ait « une France d’en haut qui peut consommer des produits locaux, de qualité, et une France qui n’y a pas accès et que l’on va moraliser parce qu’elle consomme des produits importés du reste du monde », rappelle Sébastien Abis. D’autant plus que « la sous-alimentation va être un sujet de grande vigilance dans les deux, voire trois prochaines années dans nos pays, et au sud de la planète », rappelle Philippe Mauguin, président directeur général de l’Inrae.

Des sujets de recherches à explorer

Le sujet des circuits de distribution sera en effet à creuser, indique de son côté Philippe Mauguin, qui rappelle que les circuits longs ont été particulièrement challengés pendant la crise. Mais d’autres sujets de recherche ont également émergé, à la lumière de cette pandémie. « H1N1, Ebola, le Covid, la plupart des nouvelles maladies humaines ont une origine dans la faune sauvage, et ont un lien avec la déforestation. Quand on a des fronts de régression de la biodiversité, on diminue toute une série d’écrans entre la faune sauvage, les animaux et l’homme », rappelle Philippe Mauguin, pour qui la recherche devra travailler à ces problématiques de façon mieux coordonnée, par des réseaux de surveillance au niveau global.

« La question de la souveraineté n’est pas de privilégier uniquement ses productions nationales, ajoute le PDG de l’Inrae, mais les États peuvent se poser la question de leur vulnérabilité. Si on n’a pas accès à une production, comment va-t-on s’organiser ? » demande Philippe Mauguin. Certaines vulnérabilités ont d’ailleurs été mises en avant au cours de la crise, comme le travail et main-d’œuvre saisonnière. La France a également une grande dépendance sur les protéines végétales, un point qui relève d’un double enjeu. « Si les frontières se ferment avec l’Amérique, on aura des tensions sur l’alimentation de nos animaux, mais le soja importé est également en lien avec la déforestation de l’Amazonie, et ce système contribue peut-être à de futures zoonoses demain », ajoute Philippe Mauguin.

Pour Jean-François Loiseau, la souveraineté alimentaire repose surtout sur « un changement de pratiques, de modèle, grâce à la science, nous pouvons apporter des solutions », notamment en ce qui concerne la réduction des intrants.

Pour Sébastien Abis, il faudra en effet « une hyper-intensification des savoirs et des connaissances en agriculture pour être bon demain, c’est ça le rendez-vous à avoir, car il faut absolument être au rendez-vous du défi environnemental ».