Émission de gaz à effet de serre, utilisation de terres agricoles au détriment de cultures vivrières, destruction de la biodiversité, utilisation d’eau trop importante, déforestation… L’élevage bovin est au cœur de problématiques environnementales fortes qui poussent ONG et écologistes à demander la réduction voire la fin de l’élevage. Pour autant, est-il possible d’évaluer ce besoin de réduction avec précision ?

Controverses de l'agriculture et de l'alimentation, avec Cécile Leuba, de Greenpeace, à gauche, et Arnaud Rousseau, de la Fop, à droiteControverses de l'agriculture et de l'alimentation, avec Cécile Leuba, de Greenpeace, à gauche, et Arnaud Rousseau, de la Fop, à droite. (©Terre-net Média)

À l’échelle mondiale, « l’agriculture est responsable de 70 à 80 % de la déforestation dans le monde », a rappelé Cécile Leuba, chargée de campagne Forêt de Greenpeace France, dans le cadre d'un débat qui l'opposait à Arnaud Rousseau, président de la Fop, à l’occasion des Controverses de l’agriculture et de l’alimentation le 11 février. Cette déforestation, l’Europe y contribue en important des protéines végétales, notamment du soja brésilien ou argentin pour l’alimentation des animaux d’élevage, avec des conséquences importantes en matière de perte de biodiversité et d’émissions de gaz à effet de serre. De plus en plus sensibles à ces questions, les dirigeants européens tentent d’y mettre fin, à l’image du président français qui, l’année dernière, a mis en avant un objectif de souveraineté protéique.

« Il y a eu un premier plan protéines en 1974, ce n’est pas un sujet nouveau », rappelle Arnaud Rousseau. Et malgré la volonté d’Emmanuel Macron d’avancer sur le sujet, « l’élan administratif n’a pas été au rendez-vous », regrette Arnaud Rousseau, qui espère des annonces plus concrètes à l’occasion du salon de l’agriculture. Aujourd’hui, les ambitions du plan de filière remis par l’interprofession dans le cadre des États généraux de l’alimentation prévoient de réduire de 10 % la dépendance d’ici 10 ans, sachant que la France est actuellement autonome à 55 %, contre 35 % en moyenne dans l’Union européenne.

Si Cécile Leuba acquiesce quant à la nécessité de développer la culture de protéines en France et en Europe, elle estime en revanche qu’il « ne pourra y avoir de souveraineté protéique française sans une réduction de la consommation carnée et de la production de viande bovine ». Sinon, d’après les calculs réalisés par Greenpeace, il faudrait la surface de trois départements français en culture de soja pour réaliser l’indépendance de la France à ce niveau.

L’impact environnemental de la consommation de viande, un sujet complexe

Controverses de l'agriculture et de l'alimentation, avec Bruno Dufayet (à gauche) et Amandine Lebreton (FNH, à droite)Controverses de l'agriculture et de l'alimentation, avec Bruno Dufayet (à gauche) et Amandine Lebreton (FNH, à droite) (©Terre-net Média)

Dans ce contexte, la réduction de la consommation de viande bovine est-elle nécessaire et dans quelles proportions ? À ce sujet complexe, le deuxième débat opposant Bruno Dufayet, président de la FNB, et Amandine Lebreton, directrice du pôle Plaidoyer et prospective à la Fondation Nicolas Hulot (FNH), n’a pas apporté de réponse franche. Le modèle actuellement utilisé, celui de l’analyse du cycle de vie, pour évaluer l’impact environnemental de la viande bovine de nos assiettes présente en effet un certain nombre de limites. « Appliqué de façon stricte, il privilégie les modèles ultra-intensifs, en feedlots », explique le président de la FNB. Un modèle de production vers lequel son interlocutrice ne souhaite évidemment pas tendre.

Pour la directrice Plaidoyer de la FNH, au contraire, le modèle allaitant « est à promouvoir, à développer, il faut maintenir des agriculteurs sur ces modèles », en s’appuyant notamment sur la Pac et les paiements pour services environnementaux. Si les pratiques sont perfectibles pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, il ne faut pas oublier selon elle la « transition subie » par les éleveurs allaitants, face à la baisse de la consommation en France et les départs à la retraite massifs qui vont survenir dans les prochaines années. Or, l’élevage allaitant français rend aujourd’hui un certain nombre de services, comme la valorisation des prairies ou des espaces non cultivables. « Notre vision n’est pas d’aller vers 100 % de végétarisme en 2100 ! », rappelle Amandine Lebreton. L’assiette idéale consisterait en une consommation de viande réduite de 50 %, pour une proportion de protéines végétales qui passerait de un tiers à deux tiers, estime-t-elle.

Dans cet exercice de prospective, attention cependant à ne pas appliquer trop strictement les conclusions de la méthode de l’analyse du cycle de vie. « Si on réduit l’élevage, que l’on perd des éleveurs et que dans dix ans, on se rend compte qu’on s’est trompé, on ne pourra jamais retrouver ces éleveurs », prévient Bruno Dufayet. Ce dernier est également très attaché à « la reconnaissance des acquis » : il ne faudrait pas déstocker ce qui est aujourd’hui stocké dans les prairies entretenues par l’élevage allaitant, par exemple.

Un sujet met en tout cas les différents intervenants d’accord, celui des accords de libre-échange. Car si l’agriculture et l’élevage français peuvent progresser en matière de durabilité, il s’agit d’un des modèles les plus vertueux. « Ce n’est pas normal que l’on interdise certains pesticides, le soja OGM, et qu’en parallèle on ouvre grand les vannes au soja argentin », déplore Cécile Leuba. Amandine Lebreton est du même avis : « il faut revoir en profondeur le modèle des accords de libre-échange, on ne peut pas importer des produits qui ne sont pas soumis aux règles que l’on s’impose en Europe ». Reste à en convaincre les politiques publiques pour des avancées concrètes à ce sujet...